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De la
Concertation à la consternation
Le premier tour des élections au Chili montre s’il en était
encore besoin, à quel point le pays traverse une période
tumultueuse. Cette situation est née de la première alliance
politique entre le Parti pour la Démocratie, une coalition de
forces sociales libérales et démocrates chrétiennes qui a
tenté de construire la transition démocratique post-pinochetiste.
Le Chili n’est évidemment pas sorti indemne de 30 ans de
dictature mais pire encore, il s’est bâti sur les charbons
ardents des crimes impunis pendant la dictature, du sentiment
d’injustice du peuple chilien et sur une boue politique qui a
dû composer avec un système pinochetiste trop bien ficelé. Les
nœuds bureaucratiques et institutionnels avec, au premier
chef, la Constitution votée sous Pinochet en 1980, mais aussi
la continuité de la politique néolibérale avaient fait jusqu’à
présent marquer le pas au progressisme de gauche au Chili.
Aujourd’hui ils laissent craindre une régression politique et
sociale d’envergure pour l’ensemble du peuple chilien par le
retour au pouvoir d’une droite dure dont le leader est déjà
surnommé le « Berlusconi chilien ».
Le second tour des élections présidentielles du 17/01/2010
marquera le peuple chilien qui, lui, a une très bonne mémoire.
Donné vainqueur à 51,6, Sebastian Pinera, le candidat d’une
droite néolibérale, a mené à bon port la « Coalition pour le
changement » dont il était le chef de file. Le parcours de
Sebastián Piñera est pour le moins atypique, le brillant homme
d’affaire a fait fortune à la fin des années 70 sous la
dictature de Pinochet, possédant une bonne partie de la chaîne
de télévision « Chilevisión », un club de football et une
compagnie aérienne (Lanchile) dont les actions auraient
augmenté de 36% ces dernières semaines. Ses actifs
s’élèveraient à près de 848 millions d’euros.
De plus, Il s’est bien gardé jusqu’en 1988 de s’exprimer
clairement sur la nature de ses agissements pendant la
dictature et pour cause, car même si cette année-là il a voté
« non » à la pérennité au pouvoir de Pinochet, en 1995, il
s’est prononcé en faveur de l’amnistie pour les crimes de la
dictature se disant, par ailleurs, devenu un « humaniste
chrétien » [1].
Le Chili baignait dans une « Concertación » depuis 20 ans qui
a pavé la voie à la restauration d’une droite dure
conservatrice, non seulement en ne faisant pas voter une
nouvelle Constitution pour mettre à bas la constitution
pinochetiste de 1980, mais aussi en ne tenant pas ses
engagements sur des sujets aussi importants que le changement
de modèle économique impliquant le retour de l’État. En effet,
depuis le début des années 1990, le Chili s’est concentré sur
l’accord de libre échange avec les États-Unis, assurant la
néo-dépendance de l’économie chilienne à l’égard des
entreprises multinationales.
En fait, l’échec d’Eduardo Frei avec 48,7% des voix est bien
plus celle d’un conglomérat politique sans projet défini, ne
parvenant pas à dissimuler derrière ses discours cent fois
entendus, son lourd passif et son incapacité à la rupture avec
la politique antérieure :
- La domination politique, économique et militaire des
États-Unis.
- La mainmise des grandes multinationales sur les agences de
presse et autres moyens de communication.
- La criminalisation systématique des mouvements sociaux et
populaires, syndicaux et étudiants.
Le comportement de la coalition laissait présager cet échec,
en se débattant ainsi parmi les trahisons, le désordre
politique, elle a fait preuve d’une lâcheté politique sans
pareille sans compter son indifférence à l’égard du peuple
Mapuche. Tout cela a galvaudé le sens et la portée de l’idée
socialiste, aux yeux des classes moyennes chiliennes, au nom
d’un pseudo « système de bien-être », stigmatisant l’idée
d’une lutte des classes au profit d’une entente cordiale entre
celles-ci. Ce capitalisme qui ne dit pas son nom a gangrené
tout changement économique et sociale en faveur du peuple qui,
aujourd’hui, n’a plus accès ni au travail, ni à l’éducation,
ni à la santé ni au logement.
Selon les forces de la gauche progressiste au Chili, il faut
aujourd’hui un front unitaire lavé de toute ambiguïté quant à
son opposition au système néolibéral, basé sur des force
politiques et sociales, des mouvements populaires et
progressistes et visant une Assemblée Constituante. L’ex
candidat, chef de file du parti « Juntos Podemos », Jorge
Arrate, considère cette élection comme « la dernière erreur de
la coalition », « Il y eut un processus de détérioration
progressive au sein même de la Concertation », a-t-il ajouté
au lendemain de l’élection dans un communiqué [2].
Tandis que selon le président Piñera : « aujourd’hui est un
grand jour pour le Chili. Aujourd’hui une grand et claire
majorité d’hommes et de femmes libres ont opté pour le
changement, l’avenir et l’espérance », s’est-il exprimé devant
l’hôtel Crown Plaza sur l’Alameda. Une majorité ? Environ 8
millions de votants sur une population de plus de 16 millions
pour être plus exact. Puis il a fini son discours en
remerciant « Dieu de nous avoir donné un pays aussi beau »
ainsi que (ça ne s’invente pas)... la Concertation.
Il ne fallut pas plus de deux jours au nouveau président
chilien pour montrer de quoi sera faite la politique chilienne
durant son mandat. En effet, le 19 janvier, les grands patrons
chiliens sont sortis satisfaits des propos tenus par S. Piñera,
celui-ci laissait présager la possibilité d’une révision du
salaire minimum pour les 18-21 ans ainsi qu’ une baisse des
indemnités chômage [3].
Ce qui pourrait fort bien ressembler à l’ironie du sort est
ressenti par le peuple chilien comme une véritable tragédie
grotesque dont le « patron-président » serait le héros
picaresque, triomphant dans sa médiocrité, appelant celui
qu’il considère comme son modèle, le « très démocrate » A.
Uribe, à l’aider dans sa tâche, une fois de plus dans la
bienveillance générale des grands médias internationaux et la
colère d’un peuple déjà rompu au combat. Guillaume Beaulande -
www.alterinfos.org - 6/02/2010.
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